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Fab Labs, l’usager-innovateur Entretien avec Serge LEROUX

D 25 mars 2016     H 17:48     A webmaster     C 0 messages


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Entretien avec Serge Le Roux, Réseau de Recherche sur l’Innovation, coauteur avec de Laure MOREL du livre Fab Labs, l’usager-innovateur

Vous êtes vice-président de l’AFTT, et vous écrivez un livre sur les Fab Labs, pourquoi ?

Serge Leroux :

Comme vous le savez, le télétravail est, pour moi, une vieille passion. En fait, ce qui m’a toujours intéressé, c’est le fait, pour des gens, de pouvoir mener la vie qu’ils souhaitent, dans l’endroit de leur choix. Et si, en prime, ce lieu peut être celui de leur activité professionnelle, j’estimais – j’estime toujours- que cela pourrait constituer une organisation vertueuse pour tout le monde : eux-mêmes directement concernés bien sûr, mais aussi leur employeur et les diverses collectivités d’appartenance.
Quand j’ai appris l’émergence de l’impression 3D et des Fab Labs, je me suis dit que l’on pouvait franchir une nouvelle étape dans cette voie positive.

Précisément, en quoi les Fab Labs, constituent-elles une innovation ?

La production d’objets – qui est le but des Fab Labs- a connu, historiquement, plusieurs étapes, depuis l’activité purement manuelle des hommes, du néolithique jusqu’à l’artisanat du Moyen Age ; puis est venu le temps de la révolution industrielle : les machines, la réunion des hommes producteurs en grand nombre dans un lieu unique (l’usine) avec l’urbanisation, la consommation de masse…

Aujourd’hui, les récentes découvertes techniques permettent d’envisager un nouveau type de fabrication des objets : réalisés par des individus, seuls ou en petits groupes, en communautés, reliés par internet à d’autres sur toute la planète, possédant logiciels et connaissances nécessaires à cette fabrication. De la position habituelle de salarié (participant à la fabrication d’un seul bien ou service) et consommateur de produits faits par d’autres, chacun peut ainsi devenir à la fois consommateur et producteur des objets dont il a besoin.

Si ce modèle est peut-être séduisant, qu’en est-il de l’emploi ?

C’est évidemment une grande interrogation. Le philosophe Bernard Stiegler intitule son dernier ouvrage : L’emploi est mort, vive le travail . Au-delà de la provocation évidente, on peut estimer que ce slogan résume assez bien la situation actuelle : le statut salarial est consubstantiel à la révolution industrielle ; il est fortement teinté de contradictions majeures : s’il fournit des ressources plus ou moins régulières à des millions de personnes (fordisme, Etat-providence) il est aussi le produit d’une mise en subordination de ces personnes, qui ont à subir la réduction de leurs libertés dans l’acte de travailler, la fameuse organisation scientifique du travail de Frederick Taylor, les diverses formes de management, aujourd’hui le burn out, etc.

On peut rappeler que la CGT, historiquement première organisation syndicale française, s’est créée sur la base de l’abolition du salariat ! Bien sûr, tous les grands penseurs de la valeur travail, au XIXe siècle, ont noté le progrès que constituait le statut salarial, par rapport aux corporations, en particulier en matière d’accès à une certaine liberté individuelle. Mais ce statut reste fondamentalement ambigu : il n’y a qu’à voir les débats actuels autour de la liberté de licenciement.

Le salariat, malgré ses limites et ses défauts ne fournit-il pas aux individus des moyens pour vivre ?

C’est une évidence. Mais l’expérience apprend aussi à se méfier des évidences ! Le modèle industriel implique que celui qui veut engager une production, dispose (ou réunisse) des fonds suffisants pour acquérir machines et les divers inputs requis, embauche du personnel, mette en œuvre la production, vende les produits et, grâce aux rentrées monétaires qui en résultent, soit en capacité de rémunérer ceux qui ont permis l’existence de cette production. Si tout va bien, il restera à l’entrepreneur un boni, qui lui permettra de se rémunérer lui-même, d’engager un nouveau cycle de production, et plus si possible (modernisation, concurrence, etc.).

Avec le numérique, ce modèle a pris un sérieux coup de vieux : les Fab Labs peuvent fabriquer eux-mêmes les machines dont ils ont besoin ; les logiciels sont, pour une grande part, en open source ; les intervenants ne cherchent pas de rémunération, mais de pouvoir disposer des objets dont ils ont besoin… donc le schéma monétaire, s’il n’est pas complètement évacué est, pour le moins, largement marginalisé. On peut dire que l’on assiste sans doute à une inversion de la loi de la valeur.

N’êtes-vous pas victime d’un certain angélisme ? Vous évoquez un monde qui serait dégagé des passions financières, où Uber n’existerait pas…

C’est la principale pierre d’achoppement. Mais, je ne peux m’empêcher d’éprouver un certain embarras : Uber a monétarisé une pratique vieille comme le monde qui est l’entraide entre voisins. Comme sans doute à tout le monde, il m’est arrivé de prêter mon véhicule, ou même de prendre quelqu’un en stop. Et sans avoir l’idée de lui demander de me payer quelque chose.

Uber a ajouté un élément nouveau, celui de créer une plateforme d’échanges entre offreurs et demandeurs. Mais ce type de prestations doit-il obligatoirement être de type privé ? Je ne le crois absolument pas : on peut imaginer que des communautés locales, des « communes » prennent en charge ces prestations. C’est une affaire de choix politiques, d’engagement, ou, beaucoup plus simplement, de mise en mouvement de ses propres intérêts. Et peut-être, d’ailleurs, qu’Adam Smith serait étonné de voir que sa célèbre « main invisible » peut, un jour, apparaître au plus grand nombre !

Revenons à notre sujet, quelles sont les productions concernées par les Fab Labs ?

Elles sont extrêmement nombreuses. Le livre en fournit quelques exemples : depuis les poupées Barbie personnalisées au visage de l’enfant jusqu’au pont d’Amsterdam, depuis la prothèse de hanche jusqu’aux huit maisons construites en Chine en une nuit, depuis les steaks jusqu’aux drones… Chaque jour, de nouvelles applications apparaissent.

Comment imaginez-vous la cohabitation entre ces Fab Labs et le monde industriel existant ?

Pour l’instant, il n’y a pas trop de problèmes, parce que l’expérience Fab Labs est encore balbutiante. Elle reste dans le domaine des loisirs, de l’envie d’aventures. Mais le livre cherche à réfléchir aux étapes suivantes, à l’extension du domaine de la fabrication personnelle : on peut, par exemple, imaginer que quelqu’un qui ne trouve plus d’emploi salarié, et qui ne dispose plus de revenus suffisants, finisse par se tourner vers ce genre de solution, spécialement si un Fab Lab existe à proximité de chez lui.

Précisément peut-on évaluer le taux de diffusion des Fab Labs ?

Il reste tout-à-fait marginal, parce que c’est une innovation encore très récente. Ni les médias, ni les puissances publiques ne s’en préoccupent. L’ex-ministre du Numérique Fleur Pellerin a soutenu quelques projets ; le Conseil économique, social et environnemental a adopté un rapport sur l’impression 3D ; des noyaux innovateurs apparaissent de ci-delà, même au sein de l’Education nationale ! Et le Maire de mon village cherche à installer une imprimante 3D à l’école primaire… Ce ne sont que de tout petit pas, mais toutes les grandes innovations ont commencé de la sorte. D’autres prennent la chose un peu plus au sérieux : le Président Obama a lancé un plan pour doter toutes les écoles américaines d’imprimantes 3D.

Quels sont vos projets, vos souhaits ?

En écrivant ce livre, avec Laure Morel, professeur à l’Université de Nancy, qui dirige un laboratoire où des recherches sont effectuées dans ce domaine et qui réalise des actions de sensibilisation dans les villages, les écoles, nous essayons de préparer les esprits à ce qui peut constituer une véritable « révolution ». On peut toujours rêver que la France, qui devrait être échaudée par tant d’échecs en matière d’innovations, ne rate pas cette nouvelle marche.

Et le Réseau de recherche sur l’innovation…

C’est une structure d’échanges qui a été créée dans les années 1990, par des universitaires de Dunkerque (Dimitri Uzunidis, qui est le président de RRI, Sophie Boutillier et Blandine Laperche). Aujourd’hui, le réseau rassemble des centaines de chercheurs, en France et dans le monde. Il organise de nombreuses rencontres, colloques, séminaires, écoles d’été… (c’est au sein de ce réseau que j’ai fait la connaissance de Laure Morel et, ensemble, nous avons organisé un séminaire sur les Fab Labs à la Cité des Sciences et de l’Industrie de La Villette.

RRI édite plusieurs revues scientifiques à grand tirage : Journal of Innovation Economics & Management (où j’ai publié un article : The Intangible Economy : Fab Labs « Individualised Production of Objects », A Stage in Liberating the Function of Innovation », 2015/2, n°17) ; Marché et Organisations (idem : « Vers l’émergence d’un artisanat collectif : les ouvertures offertes par les Fab Labs, du village à la communauté », 2015) ; Innovations. Le réseau m’a aussi permis de communiquer sur le télétravail, comme à l’Université de Seattle ou à HEC Montréal…